A l'époque, je gérais la logistique d'approvisionnement d'une chaîne de supermarchés dont je tairai le nom par déontologie.
Claude-Astride travaillait au service qualité. Quelle magnifique femme ! Cette petite brune toujours coiffée d'un chignon et portant des lunettes noires cul-de-bouteille dégageait un charisme incomparable. Ah ! Et ce déhanchement langoureux me liquéfiait ! (Il faut dire que son pied bot lui donnait un avantage de poids.)
Cette journée-là, l'amour de ma vie devait suivre le transport d'une cargaison de morues fraîchement pêchées du port de Saint-Brieu
c à notre entrepôt d'Orléans. Claude-Astride devait particulièrement veiller au respect de la chaîne du froid.
Très tôt le matin, au dock 14, la grande machine logistique se mit en branle.
La semi-remorque frigorifique fut chargée de 33 palettes de marchandises conditionnées durant la nuit.
En 20 ans de métier, le cariste Pierre Bernec était devenu un vieux de la vieille. En exactement 36 minutes, il effectua la tâche du chargement. Il aurait presque pu le faire les yeux fermés.
Les avait-il justement, les yeux fermés, lorsqu'il ferma la porte de la semi-remorque sans s'apercevoir qu'une honorable femme s'attelait aux dernières vérifications ?
Nul ne le sut.
En tout cas, il aura fallu que s'écoule une demi-heure avant que l'on se fut rendu compte de la regrettable erreur.
On me contacta alors immédiatement. Que devais-je faire ? Casser la chaîne du froid en ouvrant la semi afin de délivrer la seule passagère ne possédant pas de branchies ou agir en vrai professionnel du transport ?
Je choisis la deuxième solution. " Claude-Astride est une fan de sports d'hiver (elle regarde toutes les retransmissions télévisées de patinage artistique), elle survivra bien jusqu'à Orléans " pensais-je alors.
Le voyage dura un peu plus longtemps que prévu. En effet, le convoi fut pris dans une opération escargot organisée par le Comité des paysans biterrois en colère.
Le camion arriva donc à destination à 22h30 exactement.
Ce fut Robert Michaud dit Bébert qui s'occupa du déchargement.
Bébert est un chef de quai très consciencieux et bien qu'ayant un crochet à la place de la main droite, il est très habile de ses membres supérieurs.
Avant de procéder au déchargement proprement dit, Michaud vérifie toujours l'état de la marchandise.
A 22h37, je reçus un appel de Bébert.
- -Monsieur V, j'savais qu'c'était un chargement de morues, mais quand même, ' faudrait pas prendre les enfants de chœur pour des sauterelles vertes ! Z'auriez pu m'dire qu'c'était encore un chargement de " morues de Pigalle " comm' qui dirait l'autre pasque je crois bien qu' par abus de conscience professionnelle, mon crochet en aurait écorné le cou que ça me coupe la chique !
- -Ciel ! Claude-Astride ! Mais faîtes quelque chose, du bouche-à-bouche n'importe quoi mais ne restez pas les bras croisés !
- -Eh là ! Mon boulot c'est de décharger les camions pas de tripoter de la viande sur pattes ! Et puis en plus, vous avez pas senti le fumet poissonneux qu'elle dégage ! Je vais empester à coup sûr ma camionnette moi !
- -Ok ! J'appelle les pompiers !
Blessée à la carotide, Claude-Astride décéda vidée de son sang à l'arrivée des secours.
J'avoue que je fus assailli d'une effroyable tristesse. J'étais inconsolable, effondré.
Je ne pensais pas m'en remettre mais heureusement, mon entreprise m'a grandement réconforté en m'offrant une promotion et une augmentation substantielle de mon salaire contre mon silence sur cette affaire.
Après une longue période de déprime qui dura au moins trois heures, je pus surmonter le malaise et retourner sur les lieux du drame.
Le fait de boire un coup
avec Bébert le Rouge (son sobriquet suite à l'incident) me permit de tirer définitivement un trait sur cet amour devenu impossible.
- -Faut pas vous en faire M'sieur V ! Une de perdue, dix de retrouvées comme qui dirait l'autre ! Et pis le principal c'est qu' l'poisson, il a pu arriver ! Y a même po une heure que le magasin de Blois a téléphoné pour dire qu'y z 'avaient r'çu les morues et y z'ont même pas vu qu'y avait du sang de partout !
Ah ! Ce Bébert ! Il a toujours eu les mots justes !