Vous êtes un gagnant, un winner, un vrai battant. En plus, ça a marché puisque vous avez de l’argent. Mais il vous reste un problème : comment exposer votre richesse, signe indéniable de votre réussite ?
Vous ne pouvez pas vous balader tout simplement dans la rue en criant « j’ai de l’argent, regardez, j’ai de l’argent » en exhibant une poignée de billets de 100 euros.
Et de nos jours, acheter une grosse bagnole qui pollue est tellement surfait...
Un préalable
Inutile de penser à l’argent dans un niveau inférieur au billet de 100 euros. Le billet de cent euros est la seule valeur digne d’un minimum d’intérêt chez les riches, et donc chez vous.
Votre boulangère est une conne, une pétasse mécanique qui ne sait dire que « et pour vous ce sera ? », « croissants beurres ou ordinaires ? » ainsi que la sempiternelle trilogie « merci monsieur », « au revoir », et « bonne journée ». Mais rien n’arrête un winner, et c’est pas un robot à distribuer des baguettes qui va vous gâcher votre richesse. Voici donc comment procéder.
Poussez gaiement la porte de la boutique, dites très fort et avec entrain « bien le bonjour messieurs-dames ! ». Vous avez remarqué la file d’attente de 8 personnes. Mais un winner ne fait pas la queue. Votre oeil de lynx aiguisé a tout de suite repéré la petite boîte marquée pour les myopathes malheureux avec une petite fente pour les pièces jaunes des blaireaux.
Enchaînez donc en vous dirigeant vers le comptoir et en doublant tout le monde : « La myopathie, quelle tragédie... Moi je ne donne jamais moins de 200 euros ». Joignant le geste à la parole, vous sortez deux billets de votre très garni portefeuille, et puis vous essayez péniblement de les faire rentrer par cette fente visiblement pas prévue pour.
Toutes les discussions et transactions commerciales ont cessé dans la boutique, et vous êtes devenu l’unique centre d’intérêt. D’un air enjoué, lancez à la boulangère qui vous dévore de ses yeux mouillés par votre bonté : « ah mon Dieu miséricordieux, pourquoi fais-tu les fentes si petites ? Mettre des pièces c’est d’un vulgaire, ha ha ha. »
Alors que la boulangère s’esclaffe bruyamment de son rire gras de prolétaire, vous coincez les deux billets sous l’urne, et vous vous tournez vers cette conne afin de commander vos viennoiseries.
L’air de rien vous avez doublé huit personnes qui ne vous en veulent pas le moins du monde, vous les avez culpabilisées en jouant sur la fibre « personne ne pense vraiment aux petits myopathes », et votre boulangère est en train de faire pipi dans sa culotte en vous regardant.
Il ne vous reste plus qu’à commander négligemment une petite viennoiserie insignifiante, à sortir un troisième billet de 100 euros, à dire alors que la boulangère farfouille fiévreusement dans sa caisse « ha non pas de monnaie, je vous en prie, c’est d’un vulgaire » (ce qui vous permet d’humilier à l’avance tous ceux qui oseront réclamer leur monnaie par la suite).
Devant ses yeux rendus luisants par tout cet argent, et pour vous faire plaisir, vous pouvez également lancer un « vous pouvez le donner aux myopathes si vous voulez mademoiselle ».
Vous aurez la grande satisfaction de voir la lueur dans ses yeux s’éteindre instantanément. Elle n’osera plus alors garder cette richesse pour elle, et ira coincer le billet avec les deux autres sous l’urne en disant d’une voix assurée « bien sur bien sur, au revoir monsieur, bonne journée ».
Vous pouvez alors sortir dignement. Vous avez doublé, bluffé, humilié et culpabilisé une foule de maintenant quatorze personnes (ça a pris du temps toutes ces conneries).
Plus personne n’osera demander sa monnaie, et tout le monde va se sentir obligé de glisser un billet pour les myopathes. Vous pouvez être fier de vous, tout le monde sait que vous avez de l’argent, et beaucoup.
Et tout le monde vous déteste intérieurement.