"Les êtres vides de sens sont remplis de vide " (Günthar Waziliovitch Petrkaia in Analyse de l'épistémologie de la vacuité, 1906)
Ce mois-ci, j'ai décidé de vous narrer ma journée.
Quand je dors, je voyage, je rencontre des gens connus, je suis invulnérable,
je suis presque courageux et d'ingénues naïades sont à mes pieds.
Vous comprendrez que je considère mon réveil comme un vicieux notoire.
Son vice étant quotidien, il m'a encore réveillé ce matin.
Tandis que je réalisais peu à peu que mes errances nocturnes n'étaient que fantasmagoriques,
que les tahitiennes nues m'adulant n'étaient que pur produit de mon inconscient
(que d'aucuns qualifieront de frustré sur certains plans intimes),
je prenais peu à peu conscience des tâches qui devaient succéder à la première phase du lever.
Après avoir allumé la radio, je me levais et me dirigeais ensuite vers la salle de bains.
Devant la glace, j'observais, bien que je n'eus pas encore placé sur mes prunelles myopes et astigmates les lentilles salvatrices, qu'un bouton émergeait sournoisement sur ma joue droite. Tandis que je me lamentais sur la tragédie de la situation, j'écoutais vaguement ce qu'annonçait l'homme-radio, à savoir qu'il y avait eu un attentat en Corse, qu'un groupe islamiste menaçait de faire sauter le monde occidental, qu'une étudiante avait été violée, qu'on avait retrouvé le corps sans vie d'une sexagénaire esseulée.
Quant à moi, je songeais, catastrophé, au ridicule de mon bouton. Après avoir passé une demi-heure à tenter d'arranger les choses, je mis mes lentilles et m'appliquai de la crème Nutrilift dermo-protecteur (peaux sèches), je me parfumai (mais pas directement sur la peau : je vaporise devant moi puis je me déplace dans l'évanescence odorante afin de m'immerger plus efficacement dans cette suave odeur de Hugo Boss).
Ensuite, je pris mon petit déjeuner. Mon repas était composé, comme tous les matins, d'un bol de céréales Quaker Oats (j'aime pas les Country Store à cause des raisins
secs) que je saupoudrais d'une pincée de Banania. Après avoir empli le récipient de lait, je touillais le tout en y cassant des pains grillés Heudeubert préalablement tartinés avec de la confiture de mûres.
Je buvais ensuite plusieurs gorgées d'eau (de l'Evian, parce que l'eau du robinet n'est pas très bonne, et puis je n'apprécie que peu la Vittel, qui a un arrière goût et encore moins l'Hépar qui est d'une lourdeur franchement désagréable). J'allais ensuite m'observer dans un miroir pour vérifier si mes cheveux étaient orientés de telle façon que lorsque je suis de profil gauche, on aperçoive un léger dégradé capillaire sur la tempe (très esthétique, je trouve), que de face, ma mèche relevée me donne (quelque part) un air de Brad Pitt et que mon profil droit ne donne pas l'impression d'une mèche trop aplatie.
Après avoir lacé mes chaussures et après avoir rentré les lacets à l'intérieur de ces mêmes chaussures afin de me faire un look plus streewear, je sortais de mon appartement. Je prenais ensuite l'ascenseur (parce qu'il possède une glace : je regardais où en était cette saleté de bouton) et m'apercevais qu'il était dix heures passées. En sortant de l'ascenseur, je croisais un des habitants de mon immeuble qui me dit bonjour en souriant. La crapule, je ne lui ai pas répondu, j'ai bien vu qu'il se moquait de moi à cause de mon bouton. Tandis que je l'entendais marmonner que, franchement, c'est pas normal d'être impoli à ce point, je me dirigeais vers le métro.
Arrivé à ma librairie préférée, je remarquais une jeune personne fort séduisante. A peine avais-je osé lever les yeux sur elle, sûr que je lui plairais directement avec ma mèche bradpittienne et mon col roulé, qu'un sombre individu me toisa d'un air peu engageant. Supputant qu'il s'agissait sans doute de la personne qui avait le droit de faire à ladite jeune fille des choses amorales et que je tairais ici, je quittais la librairie.
Tandis que j'errais dans les rues animées, considérant avec mépris les touristes, me déplaçant de manière nonchalante afin de prouver ostensiblement que je ne faisais pas partie de leur race, j'eus soudain faim. J'hésitais devant un étalage : hot dog, sandwich-crudités, salade parisienne…hot dog finalement, avec un paquet de chips, s'il vous plaît-monsieur-merci-monsieur. Je rangeais le billet de cinq euros dans mon portefeuille quand un mendiant me demanda un peu d'argent. Lui ayant répondu que je n'en avais pas sur moi, j'argumentais face à mon conscience culpabilisante que les pauvres, de toute façon, ils boivent l'argent qu'on leur donne, que les femmes qui font la manche, elles sont exploitées, donc ne pas donner est le meilleur acte de charité possible.
La conscience en paix, je poursuivais ma journée, tranquillement. Je me suis acheté des nouvelles chaussures (des Puma rouges, comme dans la pub avec Robert Pirrès et Sylvain Wiltord). J'aime vraiment, je trouve que c'est plutôt bien assorti avec mon pantalon noir, il faudra juste que je m'achète un haut de survêtement rouge (ben oui, pour harmoniser l'ensemble, c'est ce que j'appelle l'esthétique du un-deux-un-deux : chaussures rouges, pantalon noir, haut rouge, cheveux noirs, je trouve ça, mais alors, vraiment mortel).
Je rentrais chez moi, et arrivé dans mon appartement, je me hâtais de chausser les Puma. Mais enfin, je ne pouvais pas les mettre dans l'immédiat (cette semaine, j'ai mon pantalon vert). En même temps, je regardais sur la place en dessous de chez moi, des adolescents faire du roller devant une bande de filles de leur âge qui, assises sur un banc, rigolaient entre elles, sûrement en train de parler fringues et mecs, les pauvres gamines. En contemplant leur apparence travaillée pour se donner un style skater-néogrunge, je pensais avec dédain que les gens sont franchement terre à terre.
Puis j'ai poursuivi la lecture de Men's Health. J'en étais à l'article "Slips kangourous ou caleçons, ce que préfèrent les femmes" et c'était très instructif.
Et voilà, j'ai passé une bonne journée. Je me suis beaucoup enrichi.
Je trouve que je suis une personne très intéressante avec une vie elle aussi très intéressante, pas vous ?