L'autre soir, je me sentais fort triste en quittant mon travail. Je me suis dit, ça sert à quoi de rentrer chez moi, personne ne m'attend.
Je suis passé devant un laboratoire d'analyses médicales, et j'ai vu quelqu'un en sortir en pleurant. Et j'ai pensé que les laboratoires d'analyses médicales sont des lieux où la vie des gens peut fondamentalement changer.
Combien y sont entrés de bonne humeur, pensant aux vacances de l'été prochain, à leur nouvelle voiture, à leur week-end, avec juste cette once de préoccupation, se souvenant en effet de ce que leur avait dit leur médecin sur la nécessité de faire une prise de sang ?
Et parmi tous ces gens, combien sont ceux qui apprennent sur place (ou par courrier) qu'ils ont un cancer ?
Au moins, j'ai pensé, travailler dans un laboratoire d'analyses médicales permet de côtoyer la peur, la maladie, bref la fragilité de la vie.
J'ai donc déménagé. J'ai quitté ma villa près du cimetière pour m'installer au dessus d'un laboratoire, au premier étage. J'ai observé qu'il y a environ quatre-vingts personnes qui y entrent par jour. Soixante pour y faire des analyses, vingt pour chercher les résultats. Les autres les recevant par courrier. Les vingt analysés ouvrent pour la plupart le pli comportant les résultats sur le seuil du laboratoire.
J'ai donc vu que Simone Griboire était atteinte d'un cancer du sein. Les femmes dans son cas viennent généralement seules. En voyant la pauvre femme disparaître à l'angle de la rue, j'ai imaginé qu'elle avait une chance sur deux de s'en sortir.
Le gros problème avec le cancer, c'est qu'il se métastase. Autrement, qu'est-ce que ce serait pour Simone Griboire ? Au pire, on lui ferait une ablation du sein, ce n'est pas un organe vital.
Mais si Simone avait la tête basse, c'est qu'elle doit sûrement connaître des femmes qui en sont mortes. Elle pense peut-être à un des déroulements classiques du cancer : après plusieurs mois de traitement intense, c'est la rémission, avec son cortège de joies, de retour à la vie, d'autant plus cruels que ce rétablissement peut être annihilé en moyenne un an et demi plus tard par une rechute brutale, caractérisée par une colonisation de métastases sur des organes cette fois vitaux (os, poumons, cerveau).
Nelson est venu déjeuner chez moi, mercredi. Je lui ai expliqué ma démarche d'observation.
- - Pourquoi tu fais ça, Tioneb ?
- - C'est pour m'habituer à l'idée de la mort, de la maladie, de la souffrance et du désespoir.
- - Tu peux me montrer comment tu observes les gens ? On pourrait rigoler.