Samedi 20 mars 1998. 11h30. Cabine téléphonique. La Chatte m'accompagne, ainsi que les nommés Sale Nain, Bâtard-misanthrope et Indurain le maçon.
- Allez les gars, je tape un numéro au hasard, et quand ça répondra, on commencera le festival, dis-je, approuvé par des rires gras excités.
- Dring dring dring, sonne un lointain téléphone.
- Allô ? répondit une voix de femme, qui entraîna un signe de la main de ma part et un groupement autour du combiné téléphonique.
- Han oui han oui han oui, débutais-je
- Mais-si-tu-pouvais-continuer-à-marcher-à-quatre-pattes-je-pourrais-mieux-t'exploser-la-(devinez quoi), poursuivit La Chatte.
- Est-ce que tu aimes quand je te touche ton point exogène ? piailla Sale Nain, qui se rendait parfois coupable d'erreurs terminologiques.
- Apprécies-tu l'épreuve du double coït ignoble péripatéticienne ? hurla le Bâtard Misanthrope, qui savait plein de mots du dictionnaire.
Nous répétions souvent ce genre d'opérations les samedis après les cours. Mais tout heureux moment a une fin. Ainsi, le samedi 10 avril 1998, je me rendis, accompagné du Bâtard Misanthrope, dans une cabine téléphonique.
- Bon, cette fois, y a un annuaire dans cette cabine. Allez Bâtard, prends un numéro de femme et compose-le.
- Ouais, s'exécuta l'ami d'alors.
- Dring dring dring (les sonneries étaient identiques à cette époque où la mode du polyphonique et des génériques de film compressés en sonneries n'existait pas ou presque).
Et dès que le bruit du combiné décroché se fit entendre, je me mis à débiter mon chapelet pornographique qui se composait plus ou moins des éléments inclus dans la phrase suivante.
- Je te transperce de part en part je te mutile tu aimes ça chaudière ton balai mets-le toi tu vas voir grognasse hein ça c'est bon encore dis-moi.
- Allô ? Qui qu'c'est ? Tioneb ? Allô ? C'est toi, c'est toi le Tioneb ?
- Mais merde Bâtard Misanthrope, t'as fait quoi comme numéro là ??
- Ben je sais pas, au hasard, j'ai pris une adresse de femme à Villecuisse-sur-Goudron.
- Mais c'est là où vit ma…..
- Tioneb !! C'est ta mémé qu'te cause à l'appareil !!! C'est toi p'tit saligaud que dis tant de cochonneries ? C'est toi ? J'va appeler tes parents ! Te vas pas faire ton malin ce soir quand te rentreras chez toi, j'te l'dis !
Après avoir été dénoncé par ladite ancêtre, mes parents m'ont interdit l'usage du téléphone.
Quelques temps après, j'étais seul avec ma grand-mère, dans sa ferme de Villecuisse-sur-Goudron.
- Maintenant qu't'as rentré l'fumier, te vas aller récurer le clapier et …aArgHHhhhh, fit ma grand-mère avant de s'écrouler, la main sur la poitrine. Appelle-le SAMU Tioneb, appelle vite le SAMU mon p'tiot, je suis en train d'y passer !
- Mais mémé, tu sais bien que je peux pas, mes parents m'ont interdit de me servir du téléphone, lui répondis avec un grand sourire.
Elle a quand même gigoté pendant une heure sur le parquet.
Lors de l'enterrement, ma mère en pleurs me serra contre son épaule (j'avais rien demandé personnellement) et me dit à l'oreille :
- Tu n'y es pour rien, mon chéri. Ta grand-mère a fait une chute, et elle est morte sur le coup, c'est ce que le médecin a dit. C'est fréquent à cet âge.
- …
- Oh mon petit garçon, ce doit être si traumatisant pour toi ! C'est si dur de perdre un être aimé ! Je me rends compte combien je suis ridicule d'être parfois si sévère avec toi ! Mon amour ! Tu resteras à la maison pour te reposer, tu feras ce que tu voudras, et bien sûr je supprime ta privation de téléphone !